Retour sur…la vision de Rufo sur l’allaitement [GUEST]

Cette semaine, Matthieu, psychologue clinicien et papa d’une petite fille de 2 ans, a accepté de revenir pour nous sur la contribution d’il y a quelques semaines (déjà!!) de Sandy pour nous décrypter à la lumière de la psychanalyse le point de vue provocateur de Marcel Rufo sur l’allaitement maternel.

N’étant pas spécialiste des relations précoces, je suis bien embêté pour répondre aux extraits du texte de Rufo. Cependant, je vous apporte mes quelques réflexions.

Tout d’abord, c’est une belle illusion de croire à une « évolution naturelle » chez l’Homme. Il n’y a pas d’homme seul ; l’homme se construit par ses relations avec les autres hommes. Ce qui fait de nous des êtres de culture « en proie au symbolique ». N’en déplaise à certains, nous sommes pris dans la Culture, dans le langage et c’est ce qui nous détermine. Très facilement, il suffit de se promener pour constater que le congé maternité change d’un pays à l’autre, que certains ont des crèches et d’autres non… Ou alors de lire les conseils éducatifs à 20 ans d’intervalle. Alors « l’évolution naturelle du sevrage » me fait doucement rire.

Ensuite, il y a de la provocation dans les propos de Rufo. On sent qu’il cherche la polémique. Il vient à mon avis titiller les mères sur une inquiétude légitime : « est ce que ce je fais est bien ? Suis-je une bonne mère ? Est-ce que mon amour pour mon bébé peut lui nuire ? » Cette inquiétude est d’autant plus vive que les conseils en la matière sont hétéroclites, contradictoires et que la vulgarisation de la psychanalyse a fait croire en la culpabilité des mères quels que soient les problèmes de l’enfant.

Pourtant la psychanalyse est un bon guide.

Du point de vue de la psychanalyse, il n’y a pas de différence entre l’allaitement naturel et le biberon. C’est la qualité de la relation, du rapprochement corporel, des mots échangés, des regards qui compte. C’est en particulier la justesse de la réponse apportée à la demande de l’enfant qui va être déterminante. Une réponse ni trop précoce, ni trop tardive, une réponse juste et adaptée. Là où Marcel cherche à mettre en garde sans l’expliquer, c’est que l’enfant se met à exister dans l’écart entre sa demande et la réponse qui lui est faite. C’est dans ces moments d’écart qu’il se construit, qu’il module sa demande, qu’il rêve à ce qui pourrait le satisfaire. Une fois comblé, il se rendort et ne se crée plus. Le danger pour le psychisme de l’enfant vient donc, dans ses premières semaines, soit d’une réponse qui met trop de temps à venir (l’enfant renonce alors à imaginer faute de confirmation dans la réalité), soit d’une réponse qui anticipe sa demande (l’enfant ne peut plus désirer). Les « bonnes mères » ne sont donc pas les mères comblantes, mais des mères à l’écoute de la demande (et non seulement du besoin) de leur enfant.

Le sevrage va permettre à l’enfant de développer sa demande vers d’autres objets de désir. Il va déployer ses capacités vers « d’autres satisfactions ». Si le sevrage du sein/biberon est si important, c’est que le sein comble l’enfant dans ses premiers instants de vie. Cette séparation sera le « moule » des prochaines séparations à venir.

Mais alors à quel âge lui proposer le sevrage ? C’est donc seulement quand il est prêt ? Quand il a acquis une tranquillité suffisante pour explorer le monde ? C’est effectivement une partie de la réponse. Le sevrage se fait quand l’enfant est prêt. Et il peut l’être très tôt !

Là où ça se complique c’est qu’il faut que la mère et le père le soient aussi. Qu’ils acceptent d’une part que leur enfant a grandi. Et d’autre part, que la mère renonce elle aussi à cette fusion « comblante » avec son enfant, qu’elle accepte qu’elle ne soit pas « toute » pour lui. Elle doit pour cela être aidée par le père. Que le père l’amène vers l’érotique. Qu’après avoir « fait » de la femme une mère, qu’il « refasse » de la mère une femme. Certains pères renoncent et vivent avec « maman » ou s’infantilisent. Certaines mères cherchent à prolonger « pour elles » l’allaitement, confondant la demande de leur enfant avec leur désir à elle.

Donc oui Rufo provoque, dit des conneries et vient chercher les mères sur un terrain hormonalement réactif. Cependant, le sevrage est un moment crucial. Il n’y a de bons moments pour cela que celui qui respecte la demande de l’enfant. Si les mères arrivent à désirer autre chose que leur enfant ; alors l’enfant est de son côté autorisé à désirer ailleurs que sa mère, à devenir. Le sevrage se fait alors tranquillement.

Voilà, je me retrouve presque à défendre Rufo, quel comble !

19 réflexions sur “Retour sur…la vision de Rufo sur l’allaitement [GUEST]

  1. En résumé, l’enfant décide de tout concernant l’allaitement, il est maitre de ses désirs de toute façon quand on y pense. Car au tout début, c’est lui qui décide si il veut du sein, ensuite, c’est encore lui qui décide s’il le veut toujours, et enfin, c’est lui qui décide quand il ne le veut plus

    • Donc le fait que le sein soit fait chez TOUS les mammifères pour allaiter en 1er lieu, et pour le côté sexuel en SECOND lieu ne compte pas? Nous sommes des bêtes pensantes, et même si nous évoluons dans une société donnée, nous restons (surtout à la naissance où rien n’est déterminé) des animaux.
      Marcel Rufo fait le jeu des multinationales vendeuses de lait infantile, qui sont prêtes à tout pour justifier son utilisation (même faire passer des vendeuses de lait pour des infirmières comme l’a fait Nestlé en Afrique!!).
      Le seul lait bon pour un enfant est le lait maternel, c’est juste PHYSIOLOGIQUE et NATUREL!! Et confirmé par l’OMS…
      Est-ce qu’on remet en cause le fait que nous adultes devons manger des aliments naturels et que c’est meilleur pour la santé? NON. Alors pourquoi le faire pour des enfants qui sont encore plus fragiles??
      Et l’allaitement, si M. Rufo c’était renseigné, n’induit pas de lien sexuel, il n’a qu’à demander à TOUTES les femmes allaitantes… Sinon cela voudrait dire que les femmes depuis la nuit des temps abusent de tous leurs enfants…ouah! (surtout qu’elles allaitaient jusqu’à au moins 2-3ans, ouh là, c’est même plus de l’abus sexuel, c’est le diable là!!)
      Si l’allaitement est arrêté c’est juste parce que la société a bcp de mal à faire une place à l’allaitement, et qu’en France on pense qu’à 2mois et demi ça suffit… mais dans au canada et en suède le congé mat est bcp plus long (presque 1an), pour prendre en compte la durée d’allaitement optimale (6 mois minimum) et la réalité physiologique des besoins d’un bébé.
      Et on arrête pas de parler du « choix » de l’allaitement ou non, mais ce choix en réalité les femmes ne l’ont presque pas, surtout si elles ne sont pas aidées et renseignées.
      L’allaitement est tout le temps remis en cause, dès qu’il y a un problème avec l’enfant ou la mère, alors que ça devrait être la norme!! Parole de mère allaitante qui en bavé pour continuer malgré le regard des gens, les médecine ignares, les M. Rufo qui confondent amour et sexualité…
      D’ailleurs, l’enfant n’a pas la même sexualité que nous, donc comment peut-il mettre tout cela sur le même plan?
      Bref, M. Rufo ferait bien de se renseigner un peu plus sur l’allaitement, comment il est vécu en réalité, et l’avis des mères et pères allaitants (oui un papa peut donner un biberon de lait maternel, dingue non!!)
      Dernière chose: le sevrage se fait en général naturellement, de l’initiative du bébé ou de la maman, mais ne devrait pas être de l’initiative de qui que ce soit d’autre, ils sont les seuls juges de ce qui est bon pour eux. Dans ce cas, il ne devrait pas y avoir de culpabilité, puisque le choix est assumé et consenti.

  2. Je me retrouve à fond la dedans!
    C’est Surprise qui a refusé le sein tout net un matin et… j’ai eu du mal à l’accepter. Pas prête psychologiquement et pas préparer à ce que ça se fasse comme ça. Même si j’étais contente que ce soit à son initiative et ne pas lui avoir imposé le sevrage.
    ( l’une des premières grandes leçons de « l’enfant est lui et pas forcément celui que je veux qu’il soit » ^^)

  3. Merci pour cette contribution Guest passionnante ! Etant en plein sevrage, mais davantage à mon initiative qu’à celle de mon enfant, cet article me fait beaucoup de bien. En effet, je culpabilise un peu mais j’ai surtout l’impression de ME priver d’un moment privilégié qui me plaît. Même si je sais que le sevrage permettra à mon fils d’aller chercher ses sources de satisfaction et de réconfort ailleurs (et je le lui souhaite pour l’avenir et son bon développement !), le passage du cap est un peu douloureux. Mais vos mots me font beaucoup de bien en ce sens… et je commence à avoir la preuve que l’attachement de mon fils pour moi n’est pas fait uniquement de ces moments privilégiés-là, il est en train de créer d’autres moyens de se réconforter par mon biais, mais sans l’allaitement.
    Bref, merci.
    Et le passage de la réponse « temporisée » au désir de l’enfant est aussi à garder en mémoire…

  4. je comprends et je « valide » tout à fait cet article, par ma propre expérience : j’ai allaité 9 mois mon fils. Je me souviens de la dernière tétée, je voyais bien qu’il s’en fichait un peu et ne me réclamait plus le sein et moi, parfois j’oubliais même de lui donner, rappelée à l' »ordre » par son papa. puis finalement, un soir, en vacances, je lui ai donné sa dernière tétée, puis s’est chacun libéré pour d’autres aventures! en somme, un arrêt tacite.

  5. Pingback: Retour sur…la question de l’allaitement long [Guest] « Les Vendredis Intellos

  6. Ca fait plusieurs semaines que je réfléchis à cet article, et plus j’y pense, moins je me reconnais dans ce qui est écrit ici (dont je n’ai pas très bien compris s’il était le point de vue de l’auteur ou ce que l’auteur a compris du point de vue de Rufo, mais peu importe…)

    On nous dit que la psychanalyse ne fait pas de différence entre l’allaitement naturel et le biberon. Pourtant, je n’ai jamais lu que des mises en garde de la part des psychanalystes au sujet de l’allaitement long (que ce soit Rufo, Claude Halmos & co, ou les psychanalystes que je peux rencontrer à l’accueil parents-enfants d’inspiration « Maison Verte » près de chez moi par exemple)
    Bizarrement, je n’ai jamais rien lu d’analogue sur le fait de donner le biberon à 2 ou 3 ans…

    La 2ème chose qui me contrarie, c’est qu’on n’y parle que de ce qui pourrait potentiellement être un problème. Dans les mères qui allaitent longtemps, combien n’ont pas su renoncer à la fusion comblante, combien continuent d’allaiter « pour elles », n’autorisent pas leurs enfants à désirer ailleurs que sa mère, infantilisent leurs conjoints et négligent leur vie de couple ? Les psychanalystes le savent-ils seulement ? Est-ce qu’il n’est pas possible d’allaiter un enfant 2, 3 ans ou plus sans qu’il y ait un problème dans la relation ? Si c’est possible, pourquoi aucun psychanalyste n’en parle ?

    Enfin, beaucoup d’arguments avancés ont des fondements qui me paraissent pas évidents. Le sevrage est la première séparation par exemple. Et pourquoi ? Si on ne sèvre pas, cela signifie que la mère et l’enfant ne peuvent / savent pas se séparer ? Que fait-on alors des enfants qui sont gardés pendant que leur mère travaille, bien que toujours allaités ? Cette séparation est-elle moins bonne, moins structurante qu’un sevrage ?

    Le bébé sevré peut « déployer ses capacités vers d’autres satisfactions » … et celui qui n’est pas sevré, ne peut pas ??? Quand je vois ma 2ème fille de presque deux ans déguster un gâteau au chocolat, partager des moments intenses avec d’autres que moi, partir chaque jour plus avidement à la découverte du monde, je me dis qu’il y a bien longtemps que je ne suis plus sa seule et unique satisfaction, et heureusement pour elle. Pourtant elle est toujours allaitée…

    Quant au sein « comblant »… oui il l’est aux premiers instants de la vie. A deux ans, cela n’a plus grand chose à voir. J’ai souvent l’impression à lire ce genre d’article que leur auteur connait tellement mal l’allaitement qu’il pense qu’on allaite un enfant de 2 ans comme on allaite un nourrisson. Cela fait bien longtemps que ma fille est capable de comprendre qd je lui dis que ce n’est pas le moment d’une tétée, que je n’ai pas envie, ou que je ne vais pas lui donner le sein la nuit, parce que la nuit, je dors. Ca fait longtemps qu’ici, « allaiter à la demande » signifie l’allaiter quand elle le demande, mais pas forcément à chaque fois qu’elle le demande. Je ne lui propose pas à heure fixe, par exemple, parce que ce serait devancer son besoin et à mon sens, empêcher l’évolution naturelle (au sens spontané) de l’allaitement vers un sevrage. J’accepte qu’elle tête certains jours une fois,et certains jours 4. Et puis quelquefois je refuse, parce que je peux pas / je ne veux pas / je trouve qu’elle m’a déjà beaucoup sollicitée… et cette frustration la fait grandir, mais à mon sens pas plus ni mieux que les tas d’autres frustrations qu’elle est amenée à connaître. Donc il me semble qu’un mère peut parfaitement renoncer à être comblante, et continuer à allaiter… Mais il se trouvera toujours un psychanalyste pour dire que je me trompe, j’imagine ;-)

  7. article intéressant, mais en effet, je rejoins totalement Prune sur ses commentaires. Oui il faut faire la différence entre allaité un enfant d’un an, cela n’a plus rien à voir avec l’allaitement d’un nourrisson. Et oui aussi, au niveau de la psychanalyse, quelles sont les études sur l’impact de donner des biberons encore à 2, 3 ans ou plus?!
    Et j’ajouterai un autre élément, quelle place prend dans tout cela la sucette ou « tototte » à laquelle sont attachés tant d’enfants (et de parents qui la donnent à tout va), et ce jusqu’à des âges avancés?

    Si vous avez une réponse de l’auteur, merci de la publier !

    • Je suis assez d’accord avec vous. Toutes ces questions méritent d’être posées. La psychanalyse n’est pas une science, tout le monde le sait et je suis personnellement persuadée que l’allaitement lui pose un réel problème d’ordre quasiment épistémologique.
      J’ai sollicité à de nombreuses reprises notre Guest pour avoir son avis, qui n’a pas souhaité me répondre. Je n’émettrais aucune hypothèse sur le pourquoi car ses raisons ne m’appartiennent pas et que c’est quelqu’un que j’estime énormément pas ailleurs.
      Je pense simplement que c’est un problème ardu pour les psychanalystes, les plus médiatiques s’y sont cassé les dents… mais je ne désespère pas de trouver quelqu’un qui pourra en discuter avec nous!! Si vous avez des contacts psychologues qui aimeraient tenter l’aventure, merci de me donner leurs coordonnées par mail, je me ferai un plaisir de les solliciter!!!

      • c’est vrai, c’est dommage, le sujet n’est pas vraiment creusé. Mais il y a de l’idée…
        Je me demande si les psychanalystes n’ont pas un problème eux-même avec l’allaitement, tout comme certains peuvent en avoir un avec le sexe.
        Dans certaines cultures sur un continent proche (pour ne pas citer l’Afrique), on se pose beaucoup moins de questions à ce sujet (allaitement ou pas, long ou pas), car (ou est-ce la conséquence?) les seins sont beaucoup moins « sexualisés » qu’en France. Ce sont les fesses féminines qui sont beaucoup plus l’objet d’attirance (et de railleries, etc.) que les seins.
        D’où peut-être tout le coté pseudo-incestueux qui est ainsi évité, aspect qui a l’air de poser des problèmes à nos si médiatiques pédopsychiatres et autres analystes.

        • Ben disons que le problème du rapport au sexe de la psychanalyse a au moins le mérite d’être leur sujet d’étude, alors que l’allaitement semble rester dans un espèce de no-man’s-land conceptuel… Bien entendu que ces jugements négatifs sur l’allaitement maternel sont avant tout culturels, et s’il est bon de s’en souvenir mais ça ne satisfait tout de même pas entièrement ma curiosité quand aux fondements profonds de cette méfiance…

  8. Les annimaux sont plus sensés que nous, quand le petit passe à la nourriture solide, la mère refuse d’allaiter leur petit. Il y a des femmes qui allaitent leur enfant jusqu’à 3 ans voir plus. Se pose alors le problème de la mère toute puissante, abusive voir, incestueuse. Il n’y a plus de limite à rien de telle sorte qu’on voit se développer des névroses orales, ainsi que des psychoses du à l’absence de castration entre la mère et l’enfant. Un enfant doit être cevré du biberon comme du sein dés qu’il commence la nourriture solide. C’est la loi ontologique. Le père dans tout cela n’est plus un garde fou, il laisse faire la fusion, de façon pathologique.
    J’ai vécu le cas d’une femme qui n’avait pas encore cevré son enfant à 3 ans, celui-ci cherchait à me désabiller pour têter mon sein et me montra son sexe. Voilà à quoi mène la conduite insencée des mères abusives.

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